Vous avez posé vos clés il y a cinq minutes… et elles ont déjà disparu. Vous entrez dans une pièce sans savoir pourquoi, cherchez votre téléphone alors qu’il est dans votre sac ou passez un temps fou à retrouver un document pourtant utilisé la veille. Si cette situation vous est familière, vous vous êtes peut-être déjà dit que vous étiez « tête en l’air », désorganisé ou distrait. Pourtant, ces difficultés ont souvent une explication bien plus complexe.
Perdre ses clés, ses lunettes, son téléphone, un courrier important ou encore sa carte bancaire fait partie des petits désagréments du quotidien. Mais lorsque ces recherches deviennent permanentes, elles finissent par peser sur le moral. On perd du temps, on s’agace, on culpabilise et l’on peut même avoir l’impression de perdre la mémoire.
Pour de nombreuses personnes, notamment celles présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA), un TDAH ou des difficultés de fonctions exécutives, ce phénomène n’a pourtant rien d’un manque de sérieux. Il résulte du fonctionnement même du cerveau et de la manière dont celui-ci traite les informations.
Comprendre les mécanismes qui expliquent pourquoi vous passez votre temps à chercher vos affaires permet de cesser de vous juger injustement. C’est également la première étape pour mettre en place des stratégies réellement efficaces, adaptées à votre fonctionnement cognitif plutôt que fondées sur des conseils génériques qui ne répondent pas à vos besoins.
Le cerveau ne mémorise pas automatiquement chacun de nos gestes
Nous avons souvent l’impression que notre cerveau enregistre naturellement tout ce que nous faisons. En réalité, il sélectionne en permanence les informations qu’il juge importantes. Chaque seconde, il reçoit une quantité gigantesque de données visuelles, auditives, tactiles et émotionnelles. Pour éviter la saturation, il est obligé de faire un tri.
Lorsque vous posez un objet, plusieurs mécanismes doivent fonctionner parfaitement.
Ils consistent notamment à :
- porter son attention sur l’action réalisée ;
- encoder cette information dans la mémoire ;
- la conserver suffisamment longtemps ;
- retrouver ce souvenir au moment où l’objet est recherché.
Si l’une de ces étapes échoue, il devient très difficile de retrouver l’objet, même quelques minutes plus tard.
Prenons un exemple très courant. Vous rentrez chez vous, les bras chargés de courses. Votre téléphone sonne, le chien aboie, vous pensez déjà au repas du soir et vous déposez machinalement vos clés sur un meuble inhabituel. Quelques instants plus tard, impossible de vous rappeler où elles sont.
Vous ne les avez pas oubliées au sens habituel du terme. En réalité, votre cerveau n’a jamais créé un souvenir suffisamment solide de ce geste. Toute votre attention était mobilisée ailleurs.
L’attention est la porte d’entrée de la mémoire
On imagine souvent que la mémoire fonctionne comme une bibliothèque dans laquelle il suffirait d’aller rechercher un livre. Cette image est trompeuse.
Avant de pouvoir mémoriser une information, encore faut-il que le cerveau l’ait réellement perçue.
Sans attention, il n’y a pratiquement pas de mémorisation.
C’est pourquoi il est fréquent de ne plus savoir où l’on a posé un objet lorsque l’on effectue plusieurs tâches en même temps.
Quelques situations typiques illustrent parfaitement ce phénomène :
- répondre à un message tout en rangeant les courses ;
- discuter avec quelqu’un en retirant ses lunettes ;
- penser à son prochain rendez-vous en déposant son portefeuille ;
- préparer les enfants tout en cherchant ses propres chaussures.
Le cerveau privilégie alors la tâche qu’il considère comme la plus importante et relègue les autres au second plan.
Chez les personnes présentant des difficultés attentionnelles, ce phénomène est encore plus marqué. Les informations concurrentes entrent constamment en compétition, ce qui rend la mémorisation beaucoup plus fragile.
Les fonctions exécutives jouent un rôle central
Les fonctions exécutives regroupent l’ensemble des capacités qui permettent d’organiser nos actions, de planifier, d’inhiber les distractions, de maintenir notre attention et d’adapter notre comportement en fonction des situations.
Elles interviennent dans pratiquement toutes les activités du quotidien.
Lorsqu’elles sont fragilisées, plusieurs comportements deviennent très fréquents :
- poser un objet dans un endroit inhabituel sans s’en rendre compte ;
- commencer une tâche avant d’avoir terminé la précédente ;
- oublier ce que l’on était venu faire dans une pièce ;
- perdre le fil de ses pensées ;
- multiplier les allers-retours dans la maison ;
- chercher plusieurs fois le même objet au cours de la journée.
Ces difficultés ne traduisent absolument pas un manque d’intelligence. Elles correspondent simplement à une façon différente de gérer les informations.
Chez les personnes autistes, elles peuvent être accentuées par la fatigue cognitive, la surcharge sensorielle ou un niveau de stress élevé. Chez les personnes présentant un TDAH, elles sont souvent liées à une difficulté à maintenir l’attention sur des actions jugées peu stimulantes.
Dans les deux cas, le résultat est souvent identique : le cerveau traite tellement d’informations qu’il ne conserve pas toujours celle qui permettra, quelques minutes plus tard, de retrouver facilement ses clés ou son téléphone.
La mémoire de travail peut rapidement arriver à saturation
La mémoire de travail est une sorte de bloc-notes mental. Elle permet de conserver temporairement plusieurs informations afin de les utiliser immédiatement.
Par exemple, elle vous aide à retenir un numéro de téléphone le temps de le composer, à suivre une recette de cuisine ou à garder en tête ce que vous étiez en train de faire avant d’être interrompu.
Le problème est que cette mémoire possède une capacité limitée.
Lorsque trop d’informations arrivent en même temps, certaines sont tout simplement éliminées.
C’est un peu comme un ordinateur qui aurait ouvert beaucoup trop de fenêtres simultanément. À un moment donné, il ralentit, puis certaines tâches cessent de fonctionner correctement.
Si vous êtes interrompu au moment où vous posez un objet, votre mémoire de travail peut immédiatement remplacer cette information par une autre jugée plus urgente. Quelques minutes plus tard, il ne reste plus aucune trace consciente de l’endroit où vous avez laissé cet objet.
Plus votre charge mentale est importante, plus ce phénomène devient fréquent.
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles beaucoup de personnes constatent qu’elles cherchent davantage leurs affaires lorsqu’elles sont fatiguées, stressées ou qu’elles traversent une période particulièrement chargée.
Les automatismes ne sont pas toujours automatiques
Une grande partie de notre quotidien repose sur des habitudes. Nous rentrons chez nous, nous accrochons nos clés au même endroit, nous posons notre téléphone sur le bureau ou nos lunettes sur la table de chevet sans avoir besoin d’y réfléchir.
Ces automatismes permettent au cerveau d’économiser une énergie précieuse. Mais ils peuvent être perturbés dès qu’un imprévu survient.
Il suffit par exemple de :
- rentrer plus tard que d’habitude ;
- être interrompu par un appel ;
- accueillir quelqu’un à la maison ;
- être préoccupé par un problème personnel ;
- subir une surcharge sensorielle.
Le cerveau quitte alors son fonctionnement automatique pour gérer l’urgence. L’objet est posé « provisoirement » dans un endroit inhabituel… qui sera complètement oublié quelques minutes plus tard.
C’est la raison pour laquelle beaucoup de personnes retrouvent leurs clés dans le réfrigérateur, leurs lunettes dans la salle de bain ou leur téléphone dans un placard. Ce n’est pas de l’inattention volontaire : le cerveau a momentanément modifié sa routine.
Le stress et la fatigue aggravent les oublis
Vous avez peut-être remarqué que vous cherchez davantage vos affaires lorsque vous êtes fatigué, anxieux ou débordé.
Ce n’est pas une impression.
Le stress mobilise une partie importante des ressources cérébrales. Le cerveau concentre son énergie sur ce qu’il considère comme prioritaire : résoudre un problème, gérer une émotion ou anticiper un événement.
Les petites informations du quotidien passent alors au second plan.
La fatigue, quant à elle, réduit les capacités des fonctions exécutives.
Elle diminue notamment :
- l’attention ;
- la mémoire de travail ;
- la planification ;
- la capacité à rester concentré ;
- l’inhibition des distractions.
Résultat : plus la journée avance, plus les oublis deviennent fréquents.
Chez les personnes autistes, la fatigue cognitive liée aux interactions sociales, aux adaptations permanentes ou aux stimulations sensorielles peut amplifier ce phénomène. (Lien interne : Les fonctions exécutives et la fatigue)
Pourquoi ces difficultés sont-elles si fréquentes dans le TDAH et l’autisme ?
Les personnes présentant un TDAH décrivent très souvent le fait de chercher leurs affaires plusieurs fois par jour.
Cela s’explique principalement par :
- une attention fluctuante ;
- une mémoire de travail plus fragile ;
- une distractibilité importante ;
- une difficulté à automatiser certaines routines.
Dans l’autisme, les mécanismes sont parfois différents. Les difficultés peuvent être liées :
- à la surcharge sensorielle ;
- à la fatigue cognitive ;
- à une forte concentration sur une tâche particulière ;
- à une difficulté à gérer plusieurs informations simultanément.
Certaines personnes cumulent d’ailleurs un TSA et un TDAH, ce qui accentue encore davantage ces difficultés du quotidien. Arrêter de culpabiliser est déjà une solution
Lorsqu’on cherche constamment ses affaires, il est facile de penser : « Je suis vraiment désorganisé. »
Ou encore : « Je devrais pourtant faire un effort. »
Pourtant, cette manière de se parler ne résout absolument rien.
Au contraire, la culpabilité augmente le stress… qui augmente lui-même les oublis.
Comprendre que ces difficultés sont liées au fonctionnement des fonctions exécutives permet de changer complètement de regard.
Vous n’êtes pas paresseux.
Vous n’êtes pas négligent.
Votre cerveau traite simplement les informations différemment.
Et lorsqu’on comprend ce fonctionnement, il devient possible de mettre en place des stratégies qui fonctionnent réellement.
Quelques astuces simples pour arrêter de chercher vos affaires
Il n’existe malheureusement pas de solution miracle. En revanche, quelques habitudes permettent de réduire très nettement les recherches quotidiennes.
Vous pouvez notamment :
- toujours déposer un objet important au même endroit ;
- limiter les lieux où vous posez vos clés, votre téléphone ou votre portefeuille ;
- utiliser un vide-poches près de la porte d’entrée ;
- ranger immédiatement plutôt que « provisoirement » ;
- verbaliser mentalement l’endroit où vous posez un objet (« Je pose mes clés sur le meuble de l’entrée. ») ;
- utiliser des repères visuels facilement identifiables ;
- réduire autant que possible les distractions lorsque vous rentrez chez vous.
Ces stratégies peuvent paraître anodines, mais elles diminuent fortement la charge imposée aux fonctions exécutives.
L’objectif n’est pas de devenir parfaitement organisé.
Il s’agit surtout de construire un environnement qui aide votre cerveau au lieu de lui demander de tout mémoriser.
Accepter le fonctionnement de son cerveau
Chercher constamment ses affaires n’est pas une fatalité, mais ce n’est pas non plus un défaut de caractère.
Plus vous comprenez le fonctionnement de votre cerveau, moins vous luttez contre lui.
Au lieu d’essayer de devenir une personne « naturellement organisée », il est souvent beaucoup plus efficace de créer des habitudes, des routines et des repères adaptés à vos besoins.
Les personnes qui parviennent à retrouver facilement leurs affaires ne possèdent pas forcément une meilleure mémoire.
Très souvent, elles disposent simplement d’un environnement qui compense les limites naturelles de leur cerveau.
C’est exactement le principe des stratégies de compensation utilisées dans les troubles des fonctions exécutives : ne pas exiger davantage de son cerveau, mais lui faciliter le travail.
FAQ
Pourquoi est-ce que je cherche tout le temps mes affaires ?
Chercher régulièrement ses affaires est souvent lié à une difficulté des fonctions exécutives. Le cerveau ne parvient pas toujours à enregistrer consciemment l’endroit où l’objet a été posé, notamment lorsque plusieurs informations sont traitées en même temps.
Est-ce un problème de mémoire ?
Pas forcément. Beaucoup de personnes ont une mémoire intacte mais une mémoire de travail moins efficace. Elles oublient non pas l’objet lui-même, mais le contexte dans lequel elles l’ont posé.
Les personnes autistes cherchent-elles plus souvent leurs affaires ?
Oui, cela peut arriver. Chez certaines personnes autistes, la surcharge sensorielle, les changements de routine ou les difficultés de planification rendent plus difficile l’organisation du quotidien. Cela augmente le risque d’égarer fréquemment des objets.
Est-ce fréquent chez les personnes avec un TDAH ?
Oui. Les personnes présentant un TDAH perdent souvent leurs affaires en raison de difficultés d’attention soutenue, d’impulsivité et de mémoire de travail.
Le stress peut-il expliquer ces oublis ?
Oui. Le stress mobilise une partie importante des ressources cognitives. Le cerveau est alors moins disponible pour encoder correctement les informations du quotidien, comme l’endroit où un objet vient d’être déposé.
Comment éviter de perdre constamment ses affaires ?
Mettre en place des routines, attribuer une place fixe aux objets importants, réduire les distractions au moment de les poser et utiliser des rappels visuels sont des stratégies très efficaces. L’objectif n’est pas d’avoir une meilleure mémoire mais de diminuer la charge cognitive.