Rêve et autisme : quand nos rêves racontent notre fonctionnement…
Rêver qu’on a froid, qu’on perd ses affaires et qu’on cherche à les protéger : quand l’autisme s’invite dans nos rêves
Les rêves sont parfois étranges, incohérents, voire complètement absurdes. Pourtant, quand on se réveille et qu’on prend le temps de se demander ce qui vient de se passer, certains semblent étrangement cohérents avec notre façon de fonctionner. C’est ce qui m’est arrivé cette nuit. J’ai fait un rêve assez banal en apparence : j’étais partie à la mer avec mes amis, dans un endroit où il était censé faire chaud. Sauf qu’il faisait froid. Très froid. Et plus je repense à ce rêve, plus je me demande s’il ne raconte pas quelque chose de beaucoup plus intéressant que cette simple histoire de vacances ratées.
Avant de chercher une signification symbolique à ce rêve, il faut toutefois préciser quelque chose d’important : j’avais réellement eu froid pendant la nuit. Mon corps avait donc fourni à mon cerveau une information sensorielle bien réelle, que celui-ci a probablement intégrée au scénario du rêve. Les rêves mélangent constamment sensations physiques, souvenirs, émotions, préoccupations et éléments de notre quotidien. Il n’est donc pas nécessaire d’y voir un message mystérieux de notre inconscient. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont mon cerveau a transformé cette sensation de froid en toute une histoire autour de l’imprévu, de la sécurité, de la perte et du besoin de contrôle.
Mon rêve : partir au chaud et se retrouver frigorifiée
Dans mon rêve, j’étais partie à la mer avec mes amis, je crois. Nous étions quelque part où il fait normalement chaud. J’avais donc naturellement prévu des vêtements adaptés à cette situation : des vêtements légers, puisqu’il était évident que nous allions profiter du soleil, de la mer et, apparemment, même nous baigner.
Sauf que rien ne se passait comme prévu. Il faisait froid. Et pas simplement un peu frais : j’avais vraiment froid et je me retrouvais complètement démunie parce que je n’avais pratiquement rien prévu pour cette température. J’avais beau chercher dans mes affaires, je ne trouvais qu’une pauvre veste légère qui n’était absolument pas suffisante. L’angoisse était immédiate.
Comment pouvais-je être partie dans un endroit chaud sans avoir de quoi me couvrir ? Comment allais-je faire ? Et surtout, comment était-il possible que nous soyons censés aller nous baigner alors que j’étais frigorifiée ?
À partir de là, le rêve est devenu une succession de recherches. J’avais apporté mon appareil photo, mais à un moment donné je ne le retrouvais plus. Je ne me souviens malheureusement plus exactement de la raison pour laquelle cet appareil avait autant d’importance, ni même de ce que je voulais photographier. Pourtant, je sais que j’ai passé beaucoup de temps à le chercher.
Et ce n’était pas tout. Nous devions partir visiter un endroit et je me suis mise à réfléchir à ce que j’allais faire de mes affaires. J’avais peur qu’on vienne me les voler. Il fallait donc absolument que je trouve un endroit suffisamment bien caché et suffisamment sûr pour les laisser pendant notre absence. Là encore, j’ai passé énormément de temps à chercher la bonne solution. J’ai même failli les mettre à un endroit qui se trouvait devant un four à pain ou une cheminée, donc à proximité des flammes. Ce qui est assez ironique quand on y pense : j’étais tellement préoccupée par l’idée qu’on puisse me voler mes affaires que j’ai failli les mettre dans un endroit où elles auraient pu être détruites autrement.
Ce qui me frappe dans ce rêve
Ce qui m’intéresse aujourd’hui n’est finalement pas tant le froid, ni même le fait d’avoir perdu mon appareil photo. C’est le fonctionnement général du rêve. Je suis censée être en vacances, à la mer, dans un endroit chaud, avec la perspective de me baigner et de visiter des choses. Pourtant, je ne profite pratiquement jamais de ce qui m’entoure. Je passe mon temps à résoudre des problèmes : trouver de quoi me couvrir, retrouver mon appareil photo, protéger mes affaires, anticiper un éventuel vol et trouver le meilleur endroit pour cacher mes objets.
Autrement dit, mon cerveau transforme une situation qui devrait être agréable en une succession de problèmes logistiques à résoudre.
Et c’est précisément ce qui m’a fait penser à mon autisme.
Je ne veux évidemment pas dire qu’il existe des « rêves autistiques » que les personnes non autistes seraient incapables de faire.
Une personne non autiste peut parfaitement rêver qu’elle a froid, qu’elle perd ses affaires ou qu’elle cherche un endroit où les cacher. Les rêves sont extrêmement personnels et il n’existe pas de dictionnaire permettant de déterminer scientifiquement que tel symbole correspond à telle caractéristique neurologique.
En revanche, notre fonctionnement influence forcément, au moins en partie, la manière dont nous vivons nos expériences, ce qui nous préoccupe et la façon dont nous réagissons à l’imprévu. Et c’est là que ce rêve devient intéressant pour moi.
Quand le scénario prévu ne correspond plus à la réalité
L’un des éléments qui me semble particulièrement parlant est que je m’étais préparée. Je n’étais pas partie sans rien prévoir. Au contraire, j’avais fait exactement ce qui semblait logique : j’avais emporté des vêtements adaptés à un endroit où il était censé faire chaud.
Le problème, c’est que la réalité du rêve ne correspondait plus au scénario que j’avais anticipé.
C’est une distinction importante. Je n’avais pas oublié de me préparer. Je m’étais préparée pour une situation qui n’était finalement pas celle que je rencontrais.
Pour une personne autiste, l’anticipation peut avoir une fonction essentielle. Savoir ce qui va se passer, connaître le programme, imaginer les différentes étapes d’une situation ou prévoir ce dont on aura besoin peut contribuer à rendre l’environnement plus compréhensible et plus sécurisant. Lorsque quelque chose change brutalement, ce n’est donc pas nécessairement le changement en lui-même qui pose problème : c’est aussi le fait que tout le travail d’anticipation effectué auparavant ne correspond soudainement plus à la réalité.
Dans mon rêve, j’avais prévu la chaleur et je me retrouvais dans le froid. Tout mon système de préparation devenait donc inutile. Et immédiatement, mon cerveau se mettait à chercher une solution.
C’est peut-être pour cela que je passe autant de temps à chercher dans ce rêve. Je ne reste pas simplement là à constater que la situation est mauvaise. Je cherche comment la réparer.
L’imprévu devient un problème à résoudre
Il y a quelque chose de très caractéristique dans la manière dont le rêve évolue. Chaque fois qu’un problème apparaît, mon cerveau se met immédiatement en mode recherche de solution. Il fait froid ? Je cherche des vêtements. Je ne retrouve plus mon appareil photo ? Je cherche l’appareil. Nous allons partir ? Je cherche un endroit où mettre mes affaires. J’ai peur qu’on me les vole ? Je cherche une cachette.
Le rêve est donc presque entièrement construit autour de l’anticipation et de la gestion des risques.
Cela me fait penser à cette charge mentale invisible que peuvent parfois ressentir les personnes autistes. De l’extérieur, une situation peut sembler parfaitement simple : « Nous allons passer la journée à la mer. » Mais intérieurement, cela peut impliquer une multitude de paramètres à anticiper : la température, les vêtements, les objets à emporter, ce qu’on va faire, où on va aller, ce qui pourrait changer, ce qu’il faudra faire si quelque chose ne se passe pas comme prévu.
Et lorsque l’environnement ne correspond plus à ce qui avait été anticipé, il faut reconstruire mentalement le scénario. Cela demande de l’énergie.
Dans mon rêve, cette énergie est omniprésente.
Et l’alexithymie dans tout cela ?
C’est probablement ce qui m’intéresse le plus dans cette interprétation. L’alexithymie est souvent décrite comme une difficulté à identifier et à mettre en mots ses propres émotions. Elle ne signifie absolument pas que l’on ne ressent rien. On peut ressentir très fortement une émotion sans parvenir immédiatement à déterminer ce qu’elle est, pourquoi elle est là ou comment l’exprimer.
Or, lorsqu’on rêve, on ne dispose pas nécessairement des mots que l’on possède à l’état éveillé. Le cerveau ne nous explique pas : « Tu es anxieuse parce que cette situation est imprévisible et que tu n’as pas les moyens de retrouver ton sentiment de sécurité. » Il construit une situation dans laquelle nous allons ressentir cette anxiété.
Dans mon rêve, l’émotion passe donc énormément par l’action. Je suis inquiète, alors je cherche. Je ne me sens pas en sécurité, alors je cache mes affaires. Je risque d’avoir froid, alors je fouille pour trouver quelque chose de plus chaud. Je risque d’avoir perdu quelque chose d’important, alors je cherche mon appareil photo.
C’est une manière assez concrète de représenter une émotion.
Et cela me semble particulièrement intéressant lorsqu’on parle d’alexithymie : parfois, on ne reconnaît pas immédiatement « je suis anxieuse », mais on peut parfaitement reconnaître « quelque chose ne va pas, je dois trouver une solution ».
L’appareil photo : pourquoi sa disparition est-elle si importante ?
Je trouve également intéressant que l’appareil photo occupe une place aussi importante dans mon rêve alors que je ne me souviens même plus de ce que je voulais photographier.
Un appareil photo sert à regarder, observer, capturer une image et garder une trace d’un moment. Symboliquement, il peut donc représenter le regard que nous portons sur ce qui nous entoure ou notre besoin de conserver quelque chose de notre expérience.
Mais il est possible que sa présence soit beaucoup plus simple : j’utilise un appareil photo dans ma vie réelle, et mon cerveau l’a intégré au rêve. Il n’est pas nécessaire de chercher une signification profonde à chaque objet.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que je me souviens de la recherche de l’appareil davantage que de ce que je voulais photographier. Là encore, ce n’est pas tant l’objet qui m’intéresse que le comportement : quelque chose manque et je dois absolument le retrouver avant de pouvoir continuer.
Protéger ses affaires… jusqu’à risquer de les brûler
Le passage du four à pain ou de la cheminée illustre parfaitement la logique parfois étrange d’un rêve. Je voulais protéger mes affaires d’un éventuel voleur, mais la solution que j’envisageais pouvait finalement les exposer à un autre danger.
Cela ressemble presque à une caricature de l’anticipation : lorsque l’on cherche à prévoir tous les risques, on peut finir par devoir choisir entre plusieurs dangers possibles. Il n’existe plus de solution absolument parfaite.
Et peut-être est-ce aussi ce qui rend certaines situations épuisantes : vouloir se sentir suffisamment en sécurité nécessite parfois de vérifier tellement de paramètres que la recherche de la solution parfaite devient elle-même une source de stress.
Dans mon rêve, je ne parviens jamais vraiment à atteindre ce point où je peux me dire : « C’est bon, maintenant je peux profiter. »
Le plus drôle : nous étions quand même censés nous baigner
Et puis il y a cette absurdité magnifique du rêve : malgré tout cela, nous étions censés aller nous baigner.
Il faisait froid, je n’avais pas de vêtements chauds, je cherchais mes affaires, j’avais peur qu’on me les vole et je ne retrouvais même plus mon appareil photo… mais le programme restait apparemment le même : on allait se baigner.
C’est presque une métaphore involontaire de certaines situations de la vie. Le monde continue son programme alors que, de notre côté, nous sommes encore en train d’essayer de remettre de l’ordre dans tout ce qui vient de changer.
Les autres peuvent simplement voir une journée à la mer, tandis que moi, je peux être occupée à gérer tout ce qui rend cette journée possible.
C’est d’ailleurs pour cela que personne ne comprend pas pourquoi seules des vacances en tout inclus me conviennent. J’ai besoin de libérer ma charge mentale. C’est le plus important pour moi.
Autrement dit, mon cerveau a transformé une simple sensation corporelle en scénario de gestion de crise.
Et lorsque l’on connaît l’importance que peuvent avoir la prévisibilité, l’anticipation, la sécurité et la régulation sensorielle dans l’expérience de nombreuses personnes autistes, cette construction devient assez fascinante.
Rêve et autisme : nos rêves peuvent-ils nous aider à comprendre notre fonctionnement ?
Je ne crois pas qu’il faille interpréter les rêves comme des messages codés auxquels il faudrait absolument trouver une traduction universelle. Les symboles ne signifient pas la même chose pour tout le monde et un rêve peut être influencé par une sensation aussi banale que le fait d’avoir froid sous sa couette.
Mais observer nos rêves peut tout de même nous amener à nous poser des questions intéressantes.
Qu’est-ce qui revient souvent ? Qu’est-ce qui provoque notre anxiété dans le rêve ? Sommes-nous en train de fuir, de chercher, de réparer, de contrôler, de nous cacher ? Les émotions sont-elles clairement identifiables ou apparaissent-elles plutôt à travers des sensations physiques et des comportements ?
Pour une personne alexithymique, cette observation peut même constituer une manière indirecte de mieux comprendre certaines émotions. Ce que je n’arrive pas forcément à identifier immédiatement lorsque je suis éveillée peut parfois apparaître sous une autre forme : une recherche incessante, une sensation corporelle, une inquiétude très concrète ou un besoin de remettre de l’ordre.
Et finalement, c’est peut-être cela que mon rêve raconte.
Je ne suis pas certaine que le froid signifie quelque chose de particulier. Je ne sais pas ce que représente exactement l’appareil photo et je ne vais certainement pas prétendre que le four à pain cache un message secret de mon inconscient, mais je vois très clairement un fil conducteur :
Je pensais savoir ce qui allait se passer, la réalité a changé, et mon cerveau s’est immédiatement mis à chercher comment retrouver de la sécurité.
Et peut-être que c’est cela qui est le plus intéressant dans ce rêve : il ne me parle pas seulement de la mer, du froid ou de mes affaires. Il me montre, à sa manière complètement absurde, comment mon cerveau réagit lorsqu’il perd ses repères.
Et vous, vos rêves ressemblent-ils parfois à ça ? Est-ce que votre cerveau transforme lui aussi une situation relativement banale en véritable mission d’anticipation, de recherche et de résolution de problèmes ? Parce que parfois, nos rêves sont peut-être moins « bizarres » qu’ils n’en ont l’air. Ils sont simplement une autre façon pour notre cerveau de mettre en scène ce qu’il a du mal à nous expliquer autrement.
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FAQ
Les personnes autistes font-elles des rêves différents ?
Il n’existe pas de catégorie de « rêves autistiques » et les personnes autistes peuvent faire les mêmes types de rêves que les autres. En revanche, leur vécu, leurs préoccupations, leurs sensations et leur manière de traiter l’information peuvent influencer le contenu ou la tonalité de certains rêves.
Existe-t-il un lien entre autisme et rêves ?
Il peut être intéressant d’explorer le lien entre autisme et rêves à partir de l’expérience personnelle. Les sensations, l’anticipation, les changements imprévus, les interactions sociales ou le besoin de sécurité peuvent notamment apparaître dans les scénarios oniriques. Un rêve ne permet toutefois pas de diagnostiquer l’autisme.
Quel est le lien entre alexithymie et rêves ?
L’alexithymie correspond notamment à une difficulté à identifier et à mettre en mots ses émotions. Chez certaines personnes alexithymiques, les émotions peuvent être davantage perçues à travers des sensations corporelles, des comportements ou des situations concrètes. Un rêve peut donc parfois mettre en scène une émotion sans que celle-ci soit clairement identifiée comme telle.
Pourquoi les personnes autistes peuvent-elles rêver d’imprévus ?
L’importance de la prévisibilité et de l’anticipation dans le quotidien de nombreuses personnes autistes peut se retrouver dans leurs préoccupations et, éventuellement, dans leurs rêves. Un scénario dans lequel les choses ne se passent pas comme prévu peut ainsi faire écho à une difficulté réelle face à l’incertitude, sans que cela soit systématique chez toutes les personnes autistes.
Peut-on interpréter un rêve pour comprendre son autisme ?
Non. L’interprétation d’un rêve ne permet pas de diagnostiquer l’autisme. Elle peut en revanche constituer une occasion d’observer son propre fonctionnement, ses émotions, ses sensations et ses préoccupations. Pour une personne alexithymique, cette démarche peut notamment aider à mettre progressivement des mots sur certains ressentis.
Pourquoi rêve-t-on qu’on perd ses affaires ?
Rêver que l’on perd ses affaires peut avoir de nombreuses explications et il n’existe pas de signification universelle à ce symbole. Dans une lecture personnelle, cela peut évoquer une peur de perdre quelque chose d’important, un sentiment d’insécurité ou une difficulté à retrouver ses repères. Le contexte du rêve et l’expérience de la personne sont essentiels.
Pourquoi rêve-t-on qu’on a froid alors qu’on dort ?
Une sensation physique réelle peut être intégrée au contenu d’un rêve. Avoir froid pendant son sommeil peut donc contribuer à provoquer un rêve dans lequel le froid occupe une place importante. Le cerveau peut ensuite construire autour de cette sensation une histoire plus complexe, en y ajoutant des souvenirs, des émotions ou des préoccupations.
Un rêve anxieux est-il forcément lié à l’anxiété ?
Pas nécessairement. Les rêves peuvent être influencés par de nombreux facteurs, notamment les sensations physiques, les événements récents, les souvenirs, le stress ou les préoccupations quotidiennes. Un rêve anxieux ne signifie donc pas automatiquement qu’une personne souffre d’anxiété ou qu’un événement particulier est en train de se produire.